vendredi 15 décembre 2006

Le point sur le i

Elle m’a dit de bien réfléchir à ce que je vais dire. De bien choisir chaque terme. Que chaque parole va compter. Que j’aurai peu de temps et qu’à un juge pour enfants, on ne parle pas n’importe comment. Qu’il faudra que je pèse mes mots.
Depuis je ne cesse de me demander comment on les pèse, les mots: au nombre de lettres, à l’encre qu’il faut, à l’ouverture de la bouche?
Le plomb et la plume, cinq lettres dont trois identiques, ça pèse la même chose? Peut-être que le nombre de voyelles et celui des consonnes, ça fait la différence? Ca doit être ça. Rien qu’en le disant, on l’entend. Voyelle, c’est léger, tout doux, on se sent bien en disant ce mot là. Consonne, ça accroche, c’est lourd à la bouche, on le sait tout de suite qu’on ne va pas décoller avec ça. Consonne, ça devrait être masculin, c’est lourd et c’est moche. Plomb, c’est plus lourd que plume parce que ça finit par une consonne et que c’est masculin.  

Je ne sais pas ce que je vais dire. Ce que j’ai fait, c’est évident et ça se passe de mots. Je ne pouvais pas faire autre chose, si j’avais pu, je n’en serais pas là.

Ils disent que je pouvais partir, qu’il y a des endroits où j’aurais pu aller, qu’on m’aurait trouvé un foyer. Bien sûr. Et je l’aurais laissée, elle, prendre ma place? Ils disent que je ne peux pas prendre en charge la vie des autres, qu’il faut que je m’occupe de ma vie à moi, que tout ça c’est trop, trop lourd à porter, que je n’ai pas l’âge, que ce n’était pas à moi de m’occuper d’elle, que je suis sa sœur, pas sa mère. Que j’aurais dû aller parler à quelqu’un. Et là aussi, il aurait fallu que je trouve les bons mots, je suppose? Parce que je l’ai dit qu’il y avait des problèmes, je l’ai dit; je l’ai dit à sa maîtresse, le soir où elle a demandé à voir les parents, je l’ai dit à mon collège. Mais personne n’a voulu entendre. «Des problèmes, qui n’en a pas? Occupe-toi de ton travail, pense à ton avenir... Dis quand même à ta mère que j’aimerais la voir, dis-lui de venir à la prochaine réunion ou quand elle veut, un soir.» Une fois, une seule fois, elle est venue, elle a fini par venir, ma mère, voir les professeurs, une fois. Et comme elle aurait été bien incapable de leur parler de mon travail, elle a raconté qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle avait découvert que je volais. Alors avec ça… une fille qui vole, qui va l’écouter?

Voler.
C’est autrement que j’aurais bien voulu pouvoir voler… me sentir légère, plume au vent, m’envoler, si seulement. Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent, ils ont aussi compris ce qu’ils voulaient bien comprendre. Comme pour le cran d’arrêt. Ce jour là, ils ont bien rigolé, les flics, quand j’ai dit que ce n’était pas pour l’utiliser, va-t-on me le ressortir maintenant? J’aimais bien ce couteau. Il faisait un V quand on l’ouvrait, puis un L ensuite. C’est eux qui n’ont pas arrêté de l’ouvrir en i majuscule, dressé à l’éventration, prêt à saigner tout ce qui passe et à se dessiner un point à partir de n’importe quelle flaque. Moi, j’ai même pas eu le temps, tout de suite le vigile m’a vue. Ils l’ont pris et je m’en fichais. Qu’ils le croient ou non aujourd’hui, je n’avais encore rien décidé. Et des couteaux, il y en a plein les cuisines.
Ils s’attendaient à tout sauf à ça, l’un des flics a dit «d’habitude c’est les soutifs et le maquillage», ils m’ont regardée comme si j’étais folle, un autre a dit «le reste on ne veut pas le savoir, c’est un vol»: dommage, il ne leur manquait qu’une lettre. On va faire le point, a dit l’éducatrice. J’aurais bien voulu, moi, qu’on fasse le point.
Les points sur les i, elle m’a assez dit que j’avais besoin qu’on me les mette, et du plomb dans la tête, la juge, aux comparutions pour vol. Tu parles. Juge et avocat, c’est des mots plombés, des mots sans i, les i elles doivent pas connaître. C’est à elles qu’il aurait fallu dire de le mettre, le point. Et déjà mettre le i dessous – c’est sûr qu’avec le i, le mot, il devient tout de suite différent, il râpe un peu plus la bouche, hein... et tant qu’à parler de poin-s, reste à savoir desquels on cause.

Parce que les poings pour cogner, il avait pas besoin qu’on lui mette, lui, il savait s’en servir. Même si le pire c’est que c’était pas avec ça qu’il faisait le plus mal.
Ce soir-là quand je suis arrivée à la maison, elle était dehors, assise par terre, entre la porte et les poubelles, recroquevillée, transparente si elle avait pu. J’ai dit sœurette, bébé, c’est moi, mais rien, elle a pas bougé, elle pleurait. Sans larmes, sans bruit, les yeux vides, elle pleurait en apnée, comme quand on a peur de tout, même de pleurer.
Et là j’ai compris qu’il fallait. Que même j’avais trop attendu. Que même la seule chose que j’aurais à me reprocher, c’était de pas l’avoir fait avant.

Je suis rentrée et j’ai posé mes affaires, il était affalé, comme d’habitude, contre la table de la cuisine, avec sa chope de bière; il m’a regardée et il m’a dit qu’il s’en foutait de moi maintenant, depuis le temps que je disais que je voulais aller vivre ailleurs, je pouvais bien partir si ça me chantait. Puis il a rigolé et roté un coup. Putain, elle est si petite, que je me suis dit; puis j’ai pensé que j’avais toujours su que ça arriverait et même que c’était pour maintenant; parce que ça y est, elle a l’âge que j’avais la première fois, le jour où il m’a fait saigner. Alors j’ai attendu qu’il dorme et je l’ai fait. Sans mots et sans larmes, juste le sang, comme pour elle et pour moi. Je l’ai fait, c’est tout. Qu’est-ce qu’ils veulent savoir de plus?

Je l’ai fait, j’ai rien d’autre à dire. 


Geneviève Alméras 

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